Cormoran (3)



J’aime le matin me lever avant tous. Le parfum du café s’évapore dans l’atmosphère silencieuse d’une journée à venir. Je sors sur le pont, l’air est frais dans l’heure bleue qui s’éloigne et déjà les premières lueurs qui s’infiltrent dans la ville annoncent une journée tiède.
Une anomalie attire mon attention parmi les bateaux sagement amarrés. Un bruit de détresse qui gêne le clapotement paisible de la houle sur le quai. Je me rapproche inquiet. Au milieu un cormoran frappe de ses ailes la surface de l’eau. Est-ce mon compagnon d’attente ou un de ses pareils ? Les cormorans n’ont d’autres noms pour nous. La nature les a fait tous identiques, et qui voudrait échapper à cette règle n’aurait guère de chance de survivre. La nécessité de vivre laisse si peu de chance à ceux qui sont différents.
La bête semble s’apaiser une fraction d’instant avant de reprendre son combat avec une fureur décuplée. Ses ailes puissantes s’agitent bruyamment, frappent de leur rage les vagues qui grossissent autour. Ses mouvements ne cessent de s’accélérer dans le tourbillon délirant qui éclabousse maintenant le quai. Son corps agité de convulsions brutales ne parvient pas à se soulever de l’eau qui le submerge. Seul le sifflement de ses plumes tendues transperce cette explosion d’écume. Seul son œil raidi reste figé dans cette agitation frénétique. Il fixe un regard de détresse telle une flèche de  lancée entre nous. Droit, raide et rigide comme cette ligne accrochée sur le quai qui finit dans sa gueule prisonnière. Il avait paisiblement avalé un appât qui ne lui était pas destiné. L’hameçon déchire maintenant la chaire de son ventre. Son doux met s’était transformé en cruelle blessure. Son impuissance rend sa détresse d’autant plus douloureuse.
Je me suis approché au plus près de sa gueule, saisi le fil et tranche d’un coup de lame le lien. Son corps s’affaisse aussi simplement qu’une pomme qui tombe fatiguée, se laissant flotter las mais libre il dérive tranquillement sur l’eau. Le regard vide, le corps lavé de son combat délirant. Souffrir injustement, impuissant laisse le cœur glacé.
Tu garderas en toi cet instrument de terreur. Et si la plaie se cicatrise elle n’en restera pas moins présente et douloureuse, cruel vestige d’une anomalie dans ta vie.
Difficile leçon, s’il en est une à trouver dans cette triste histoire. Qui est responsable ?
L’appât délicieux que l’on se risque à gouter, le piégé qui avale ce que la vie lui offre, le pêcheur qui tend son piège diabolique sans mauvaise intensions, ou tout simplement la vie qui fait se croiser des être aux destinées étrangères ?

8 commentaires:

  1. Wouaw ! je reste sans voix sur cette histoire triste, le terrible destin d'un être vivant même si ce n'est pas un humain qui a le droit de vivre et de faire des choix.... il a mal choisi, il finira peut-être mal lui aussi... mais sait-on avant de prendre une décision, ou avant de choisir un chemin plutôt qu'un autre, si on a pris la bonne direction, si on va être heureux, ou si on se trompera sur toute la ligne ?
    nul le le sait d'avance... heureusement...
    et pourtant malgré les mauvais choix parfois, les chemins caillouteux, la vie vaut la peine d'être vécue...
    une très belle Aquarelle pour un Souvenir malheureux...

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    1. J'adhère totalement à ton propos, Evelyne. Pour que la vie soit belle il faut accepter que parfois elle soit difficile. Connais tu le mythe se Sisyphe ? Selon Camus cet homme est heureux de pousser sa pierre, et je suis d'accord avec lui. Tu me donnes là l'idée pour un prochain message.
      Cette histoire est vraie, et je suis certain que l'oiseau s'en sortira, je le sent, les cormorans sont des survivants, le genre de bête que j'aime bien. On se ressemble un peut.

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  2. Douloureuse histoire… qui reflète la sensibilité de son auteur…
    J’ai envie (en Vie), comme toi, d’imaginer que la suite sera positive. Que la plaie cicatrisera, que la douleur s’en ira. Bien sûr la trace sera toujours là ; il est des blessures qui laissent une trace indélébile. Des épreuves que l’on ne peut oublier qui, régulièrement, se rappellent à notre souvenir. Mais j’aime à croire que l’on peut vivre avec. Qu’il n’y a pas de culpabilité à laisser la douleur s’atténuer, et, à se donner, à nouveau, le droit de Vivre …
    E.

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    1. Sage conseil. J'aime l'idée qu'il existe des anges gardiens... une sorte de lien qui se crée à un moment, quelque chose qui dépasse la raison et qui fait que l'on est là au moment ou le faut. Pourquoi sentir ce matin là qu'il faut aller au bout du quai, sans raison, et trouver l'animal prisonnier ? Pourquoi une main inattendue se tend à nous quand on est perdu ?
      Je ne croix pas à la guérison du temps, mais je pense qu'il faut accepter que les évènement s’imbriquent sur un chemin qui change en permanence, et que la pire déception d'un moment peut devenir le début d'une autre vie et par là un salut, une chance si tu préfères.

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  3. Terrifiante histoire mais quoiqu'il en soit si tu viens à Aignay STP n'emmènes pas ton cormoran...j'ai peur pour mes carpes koï :-)

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    1. N'ai aucune crainte, je viendrai sans le cormoran. J'aime trop la carpe frite, je préfère les garder pour moi tout seul .

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  4. Très réelle histoire à laquelle j'étais spectateur, je suis sûr que notre cormoran s'en sortira physiquement guéri et aguerri quant au choix de son alimentation !!
    A nos prochaines aventures sur l'insolite.

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