Suite à "Epilogue, le trésor" publié le 23 Aout 2013.


Chapitre 1

Premier tableau

Le bocal de mots

Les deux enfants glissaient de leur chambre commune jusqu'à la cuisine, excités du moment qu'ils allaient vivre. Ils allaient silencieux, attentifs. Leurs gestes trahissaient leur volonté d' être discrets, comme deux acteurs d'un film muet qui exagèrent les grandes précautions qu'ils prêtent au méfait qu'ils commettent.

La maison baignait de la douceur préservée d'une nuit d'été. Elle résistait encore à l'attaque du soleil dont les rayons en voulant s'installer, limaient le chemin des enfants en soufflant la poussière.

Dehors, leur mère affrontait l'enclume de ces journées trop chaudes pour apporter quelques légumes du jardin à des voisins. C'était un couple de "petits vieux" qu'elle avait coutume de fréquenter. Elle les aimait. Elle aimait aussi être généreuse, perpétuant ainsi une façon de vivre aujourd'hui comme elle le faisait enfant dans son village.

Dans la cuisine, les enfants étaient résolus et efficaces, ayant acquis la précision  d'un  rituel déjà bien inscrit dans leur vie d'enfant. Placer la table sur le coin du mur et hisser dessus la chaise la plus lourde, celle qui ne bascule pas. Monter le tout pour atteindre sur l'étagère la plus haute, trop haute perchée pour que leur taille puisse l'atteindre, les bocaux interdits. Deux bocaux les intéressaient.

C'est toujours Jean qui escalade, non qu'il soit le plus grand, mais il a la confiance que lui rend le pied sûr et agile. Pierre, lui découpe une tranche de pain avant de recevoir dans ses mains avides le premier bocal. Le bocal qui contient la pâte chocolatée aux éclats de noisette. Celle que leur mère prépare pour les desserts exceptionnels. Le deuxième bocal que Jean glisse précautionneusement dans les mains de Pierre est celui qui contient des pâtes en forme de lettres. Ces petites pâtes que leur mère ajoute au bouillon. Ce bouillon qui suit inéluctablement les repas de "pot au feu" en hivers. Ces hivers qui même courts et timides aimaient recevoir le réconfort des plats gros et gras de la campagne. Le bocal est rond et transparent, la fermeture en est métallique. Les lettres y sont entassées comme un amas informe. Après être redescendu et installé, Jean en agite le contenu comme pour en vérifier l'existence. Il en écoute la douce musique, et s'en amuse. Il laisse éclater un sourire de satisfaction quand il renverse quelques lettres sur le formica blanc de la table. Son souffle est court, sa main délicate étale les lettres d'un geste satisfait afin de les rendre lisibles. Jean commence à écrire des mots. Des mots qu'il est difficile d'aligner et qui se tordent maladroitement au fil des phrases. Des mots magiques qui sortent d'un bocal au dessus d'un haute étagère de la cuisine pauvre d'une maison du sud ouest de la France. Des mots d'espoir qui naissent sans que personne n'en sache rien. Ainsi est faite sa vie, faite de lettres et de couleurs, de crayons et de pinceaux. Une vie remplie de mots et de peintures qui s'entassent dans des cartons sans que personne n'en lise rien. des mots et des peintures qui contiennent sa vie, mais que sa vie ne peut contenir.
 
Pierre lui regarde son frère d'un sourire amusé. Joyeux de la saveur délicate de sa tartine, joyeux de l'interdit qu'elle lui offre, et aussi joyeux de la complicité de l'interdit bravé avec son frère. Il ne comprend pas bien le plaisir de Jean. Pierre a bien essayé de participer à ce jeu de lettres, pour savoir quel secret plaisir il y a d'écrire des mots, pour monter aussi à son frère la bonne volonté qu'il prête à leur complicité. Les seuls mots qu'il aura écrit sont : "JE SUIS LE PLUS FOR". Il n'avait pas goût à chercher le T. Sa paresse ne semblait faire aucun doute, son plaisir d'être là aussi. Il savait qu'il pouvait abuser des ses tartines jusqu'à rendre visible à leur mère l'empreinte de son vol sur la pâte chocolatée. La mère bienveillante réparerait discrètement ce vol, sans reproches pour protéger l'enfant de la colère d'un père trop violent. Ainsi s'installe les jeux entre les enfants et leurs parents. Dans ces complexes  complicités s'installe aussi la trame inévitable du destin de leurs vies.

4 commentaires:

  1. Dans ton profil tu as omis le terme "écrivain". Quel beau texte, où l'on y retrouve les sensations perdues de l'enfance, de la complicité, de l'interdit.

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  2. Merci Marion, aucun message n'aurait pu me faire plus plaisir.
    Mes derniers travaux, n'ont pas encore trouvé leur forme : texte, peintures, histoires en tableaux. Je laisse faire et sortir. Ils sont à l'image de mes dernières expériences. J'espère qu'ils vont continuer à se construire de façon satisfaisante. J'ai une nouvelle mine à explorer en tout cas.

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  3. J'aime ce texte et le dessin qui l'accompagne. Continue.

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  4. Merci Anne, peut il y avoir de meilleur encouragement que celui que tu me donnes ?
    Nous sommes de la même pâte (du même bocal) nous n'avons pas d'autres choix que de continuer.

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